La maison Pequignet

Description

Pour atteindre Morteau, il faut rouler à contresens de l’intense trafic pendulaire qui vient de France. La petite cité horlogère se love dans la montagne. La région a connu son heure de gloire dans les années 1960 avec 250 entreprises horlogères et quinze manufactures.

Dix ans plus tard, la montre à quartz et la crise horlogère sonnent le glas de la plupart des usines. Dans la zone industrielle de Morteau, pourtant, l’entreprise fondée en 1973 par Emile Pequignet réussit à tirer son épingle du jeu en imaginant les premières montres destinées en priorité aux femmes.

Près d’un demi-siècle plus tard, l’entreprise tombe quand même en faillite. Quatre employés décident de la reprendre.Eux aussi doivent rouler à contre-courant: plutôt que de chercher du travail en Suisse, ils relancent l’entreprise locale; au lieu d’attendre un éventuel repreneur, ils deviennent patrons.

Le 30 novembre 2016, le ciel tombe sur la tête des 38 employés de la marque de luxe: Pequignet est mise en liquidation.

«Tout le monde était sous le choc», se souvient Aymeric Vernhol, chargé des relations commerciales avec les grandes enseignes parisiennes et nouveau responsable de la communication. Car tous le savent: dans la majorité des cas, une liquidation signifie la fermeture de l’entreprise. Que faire? Partir? Attendre un projet? Ou, plus fou, proposer sa propre idée? Dani Royer, ingénieur, Aymeric Vernhol, commercial à Paris, Antoine Commissione, employé et cadre dans l’entreprise depuis 19 ans, et Bernard Espinas, commercial depuis 25 ans, se retrouvent et discutent.

Ils sont complémentaires. «A nous quatre, nous avions les connaissances techniques, en marketing et du terrain», relève Dani Royer, propulsé président par les événements.

UN CALIBRE ROYAL

Pequignet est la seule marque française qui a développé son propre mouvement horloger: le Calibre Royal, à la fleur de lys. Il représente «une grosse motivation» pour les quatre mousquetaires qui l’exhibent fièrement à leur poignet.

Refusant que ce savoir-faire durement acquis disparaisse sur simple décision judiciaire, ils s’associent et déposent leur dossier.

Sur les quatre offres de reprise, c’est la leur qui est retenue. «Nous avons reçu un fort soutien de nos collègues. Au tribunal, j’ai senti que le côté humain a pesé», se remémore Aymeric Vernhol.

L’IMAGINATION AU POUVOIR

Les clients, inquiets des événements, se montrent solidaires et fidèles. Cela n’empêche pas un certain scepticisme: la reprise peut-elle fonctionner alors qu’ils n’ont pas d’argent? A cela s’ajoute l’inexpérience de la nouvelle équipe dirigeante. «Nous avons tout à apprendre, admet Aymeric Vernhol. Cela ne nous fait pas peur. Et nous ne sommes pas de formatés, donc nous faisons les choses à notre manière.»

Plutôt que de se braquer sur les inconvénients, ils tentent de tirer parti de la situation: la structure de l’entreprise, petite et donc flexible, permet de s’adapter rapidement aux désirs des clients. Ils entreprennent également de renforcer les liens avec ces mêmes clients afin de les impliquer davantage dans la bonne marche de l’entreprise. Finalement, les finances sont gérées selon le modèle du «bon père de famille: raisonné et raisonnable», précise le Breton.

Dani Royer fait visiter la PME. A l’étage, les locaux sont vides et froids. Par mesure d’économie, le chauffage a été arrêté. «On ne s’en cache pas. Ça fait partie de notre histoire», remarque notre guide. Les employés épargnés ont été regroupés au rez-de-chaussée où les pièces commandées en Suisse, notamment, sont assemblées. Un silence concentré règne, perturbé uniquement par le ronron mécanique d’un « simulateur de porter » qui fait tourner les montres terminées pour tester leur qualité. «La personne qui monte les mouvements assure aussi leur contrôle», explique celui qui, comme beaucoup d’autres, a travaillé en Suisse avant d’occuper son poste actuel.

UN SERVICE APPRÉCIÉ

Avec la faillite, la moitié du personnel a été licenciée. Les seize employés restants ont dû reprendre les tâches de leurs anciens collègues.
Cette polyvalence n’a pas été sans craintes. «Tout le monde a dû quitter sa zone de confort», admet Dani Royer. Ce qui a aussi des avantages: voir le travail dans sa globalité permet aux collaborateurs de se sentir plus intégrés dans la vie de l’usine.

Alain Lacotte dépose d’un geste sûr et précis deux fines aiguilles dorées sur un cadran qu’il a préalablement décrassé. « Cette montre a 30 ans », précise l’horloger, employé depuis six ans et fier de montrer l’état encore quasiment impeccable du bracelet. Sur une étagère à côté de lui, une pile de montres attend patiemment de retrouver une nouvelle jeunesse sous son doigté expert. Le service après-vente est la première activité qui est repartie après la reprise de l’entreprise horlogère, début mars. Un service soigné, car très apprécié des clients, souligne Dani Royer.

RETOUR AUX ORIGINES

Les quatre associés veulent relancer la marque en revenant à ses origines: des montres dotées de bracelets en maillons métalliques au design épuré. Ils souhaitent également simplifier le calibre royal pour le vendre moins cher et le rendre accessible à plus de gens. Et pourquoi pas un jour le commercialiser pour qu’il fasse battre le cœur d’une montre, suisse par exemple? Leur principale ambition reste cependant à hauteur d’homme: embaucher local. Ils espèrent ainsi «réintégrer l’équipe d’avant». Et l’entreprise continue de former des apprentis horlogers. Il faut dire que le lycée Edgar Faure, l’école d’horlogerie de Morteau, est reconnu par-delà les frontières. Pour le moment, 80% des jeunes qui obtiennent leur diplôme vont chercher du travail en Suisse faute de perspectives en France. Chez Pequignet, quatre employés-patrons rêvent de freiner la tendance en perpétuant la manufacture horlogère française.